L’Express : non, non non et non

par johannaluyssen

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Nous sommes dix ans après la mort de Françoise Giroud, fondatrice de L’Express, et toute première secrétaire d’État à la condition féminine. Nous venons de célébrer ses écrits, ses portraits d’une finesse incomparables.

J’imagine que c’est pour honorer sa mémoire que son journal se lance cette semaine dans ce délicat montage photo/texte.

Ainsi, Marcela Iacub, et les Femen. Et surtout, ce titre. Femmes : l’arme du sexe.

Il faut dire que l’actualité est généreuse. Non seulement les Femen et Marcela Iacub sortent un livre, mais c’est aussi la Journée internationale des droits des femmes. Youhou ! Quelle chance ! C’est la triplette gagnante, bref, “une triple actu” comme on dit chez les journaleux, et ça, ça fait toujours plaisir quand on peine à trouver des idées en conférence de rédaction.

Je passe sur la laideur esthétique de cette image, sorte de montage absurde aux couleurs vulgaires (j’ai abdiqué depuis longtemps sur ce point en feuilletant L’Express chaque semaine).

Ainsi, les femmes, ce drôle d’animal. Avec, en premier lieu, le “cas” Marcela Iacub. Vêtue de son foulard, bien entend, qu’elle porte sur toutes les photos ou l’on évoque l’affaire DSK. Pardon, lorsqu’on évoque son livre. Parce que j’avais oublié (je suis si distraite !), ce texte EST de la fiction, c’est même une oeuvre littéraire (super drôle d’ailleurs), et, au fait, Marcela Iacub est écrivaine. Penser que DSK lui a vraiment mangé l’oreille est donc parfaitement stupide, puisqu’il s’agit de fiction. Penser cela, c’est même une insulte à la créativité littéraire (a-t-on seulement déjà demandé à Rousseau s’il avait des traces physiques de la fessée mémorable délivrée par Mademoiselle Lambercier ? Non, bien entendu).

Mais en même temps, ce foulard, elle le porte sur chaque photo. Le doute est permis. DSK lui aurait-il VRAIMENT mangé l’oreille ? Mais que nous cache t-on, à la fin ? Rhaa, c’est compliqué, mais c’est ça, la grandeur de la littérature.

Bref, en couverture de cette couverture qui parle de nous, les femmes : une “écrivaine” et son foulard, sur lequel je n’ai pas envie de revenir, si ce n’est pour citer Christine Angot (une fois n’est pas coutume ) : Non, non, non et non.

Ensuite, nous avons les Femen, ces féministes controversées, qui représentent, avouons-le, une petite minorité de militantes féministes. Leur principale qualité, aux yeux de L’Express, est de manifester tétons au vent. Car on veut bien des féministes au moment de la Journée des femmes, mais seins nus, c’est mieux.

Le principal reproche qu’on fait au Femen, outre la pauvreté (réelle selon moi), de leur discours, est qu’elles sont minces, et souvent blondes. Mais surtout : elles ont l’outrecuidance de défiler tétons au vent. On trouve cela contestable, c’est d’ailleurs un vrai débat, mais on oublie un peu vite qu’à leurs débuts, les Femen manifestaient habillées, et qu’étrangement, personne ne s’intéressait à elles. C’est lorsqu’elles ont tombé le haut que les caméras ont suivi. Depuis : couvertures de l’Express, des InrocksTechnikart et j’en passe.

Car je n’ai jamais vu « Osez le féminisme », « La Barbe », ou d’autres associations féministes très actives en France en couverture d’un news magazine en 2012, mais peut-être les ai-je ratées ?

Récapitulons : nous avons donc sur cette couverture : 1/ une “écrivaine” controversée, avec une histoire de sexe et de trahison. 2/ des féministes nues.

La conséquence logique de tout cela est imparable, et elle se titre aisément : “Le malaise des hommes”.

C’est-à-dire que je les comprends, les pauvres. “Les femmes :  L’arme du sexe !”. Brrr ! J’en ai froid dans le dos. J’avoue que j’aurais aimé suggérer à la direction artistique de L’Express une image plus forte, plus parlante, pour exprimer cette même idée : un vagin géant avec des crocs, par exemple, façon Les Dents de la mer.

Je résume : les hommes sont mal à l’aise parce que les femmes se battent. Comme de naturel, elles se battent avec des armes. Mais pas avec leur cerveau, leurs idées, leurs actions, ni même leurs seins ou un livre. Non, elles se battent avec leur arme bien à elles : le SEXE.

C’est bien connu, d’ailleurs, manifester seins nus, c’est du “sexe” (et pourquoi pas une invitation à la partouze tant qu’on y est ? ). L’amalgame est beau, mais on n’en est plus à ça près avec ce journal.

Pour résumer, au moment de célébrer la Journée internationale des Droits des femmes, et surtout :

– après que l’année 2012 a vu des mouvements féministes naître dans de nombreux pays du monde ;

– après avoir vu une vieille femme à Bombay brandir une pancarte sur laquelle on pouvait lire “My body, my right” parce qu’elle protestait contre le viol et le meurtre d’une étudiante indienne ;

– après avoir vu les Pussy Riot partir au goulag ;

– après avoir vu des femmes lutter contre le harcèlement sexuel en Egypte ;

– après avoir entendu l’histoire de Savita Halappanavar, morte à 31 ans à l’hôpital de Galway d’une fausse couche après le refus des médecins de procéder à un avortement, parce que voyez-vous, “l’Irlande est un pays catholique” ; 

– après avoir vu en France la loi sur le harcèlement sexuel abrogée puis votée de nouveau;

– après avoir entendu des horreurs au procès des viols collectifs de Fontenay, et la colère qui en a résulté ;

– après avoir assisté à la renaissance en France d’un ministère dédié aux droits des femmes ;

Je suis écoeurée de constater qu’avec tant de choses à dire et tant de choses à faire, la moitié de l’humanité – soit à la louche trois milliards de personnes -, se voient réduites à cela sur la couverture d’un news-magazine réactionnaire : le livre croustillant du mois, une paire de seins. Réduites à leur prétendue arme : le sexe, pauvre corollaire de leurs combats à mener.

Françoise Giroud a dit un jour  : « Les femmes sont une catégorie à part et ce qu’il faut arriver à faire justement, c’est qu’elles cessent de l’être ».

L’Express est mort avec elle.

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