Les mots, otages des fachos

par johannaluyssen

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Ils sont peu nombreux, mais ils parlent fort ; ils n’ont aucun fond, mais le disent avec conviction. Les fachos ont l’art d’utiliser les mots. Depuis des mois, voire des années, j’entends des éléments de NOTRE vocabulaire, peu à peu détournés de leur sens initial, par une ligue de conservateurs, néo-réacs, fachos latents, nazis à peine dissimulés, anti-IVG farouches ou anti-mariage pour tous violents : ils ont fait du vocabulaire leur arme. Le poids des mots et le choc des photos, c’est tout ce qu’il leur reste. Ils ont pris le vocabulaire en otage. La preuve en exemples :

« Pro-vie ».

Formidable OPA des anti-IVG sur le concept de vie. Ben oui, forcément, « pro-vie », ça sonne mieux que « pro-choix ». Et « pro-vie », ne serait-ce pas l’inverse de « pro-mort » ? Oh là là, qu’ils sont malins, ces gens ! A la vérité, il faudrait plutôt dire « anti-IVG » que « pro-vie », parce que ces gens-là ne sont pas tant POUR la « vie » que CONTRE l’autorisation donnée aux femmes de disposer de leurs corps. Et puis, n’oublions pas : des années durant, les « pro-vie » ont laissé des femmes mourir aux mains des faiseuses d’anges. En 2012, en Irlande, ils ont aussi laissé mourir Savita Halappanavar. Parce qu’ils étaient pour la vie ? Non, parce qu’ils étaient « catholiques ».

« L’écologie humaine ».

Selon plein d’intellectuels de renom, cette sphère de l’écologie s’intéresse à la relation entre l’être humain et son écosystème, son environnement, bref, la nature. Mais pas selon les anti-mariage pour tous. Pour eux, l’écologie humaine, c’est pouvoir se reproduire entre Papa et Maman. Papa et Maman, C’EST TOUT ON T’A DIT. On a entendu Frigide Barjot Virginie Tellenne brandir le concept d’écologie humaine chez Ruquier au moment des manifs contre le projet de loi sur le mariage pour tous. Mieux, on a pu lire cette tribune du très anti-IVG, anti-avortement, anti-euthanasie, anti-plein de choses (il est contre l’adoption des célibataires, aussi) Tugdual Derville, le délégué général de l’association Alliance Vita (celle de Christine Boutin), dans le pourtant modéré journal La Croix. L’écologie humaine, c’est un beau mot, alors que « homophobie », c’est moche. C’est élémentaire.

« Résistance ».

C’est fou, la Résistance, pour moi, c’était des maquisards qui risquaient leur vie pour la France libre à coups de dynamitage de voies ferrées ; c’était Stéphane Hessel, c’était Jean Moulin. Bref, c’était beau, c’était noble, c’était dangereux, aussi. Mais non, pour les anti-mariage pour tous, la « résistance », c’est marcher dans la rue avec des banderoles pour lutter contre Christiane Taubira et contre une loi, qui rappelons-le, a ouvert le mariage et l’adoption aux couples homosexuels.

« Jour de colère ».

C’est mignon : « Jour de colère », le nom de la sympathique manif parisienne du dimanche 26 janvier (avec des quenelles, des tirades antisémites et autres « on n’entend plus chanter Clément Méric ») est la traduction en français de Dies Irae, aka le nom de l’association bordelaise de cathos tradis qui a élu domicile à Saint Eloi, à Bordeaux, et dont les sympathiques idées ont été rendues publiques par un reportage de France 2 (les Infiltrés, yeah !). Ben oui, la « colère », c’est plus noble que la haine.

La « théorie » du genre.

Dans la vie, il y a Papa, et il y Maman. Les hommes, les femmes. Les hermaphrodites, les intersexes, les transgenres, tout ça, ça n’est pas « naturel », et ça porte atteinte à « l’écologie humaine ». Alors quand des vilains nous imposent la « théorie du genre » afin de pervertir nos enfants dès la maternelle, forcément, on se met en « colère ». Cela ne gêne personne que la « théorie » du genre n’existe pas, et qu’il existe simplement des « études » sur le genre, passionnantes d’ailleurs. La France est si en retard sur la question que le livre fondateur de Judith Butler, Trouble dans le genre, n’a été traduit chez nous qu’en 2005, alors qu’il a été écrit en.. 1990. A part ça nous sommes « contaminés », à tel point que deux députés UMP avaient demandé fin 2012 une résolution sur cette « théorie » qui bouleverserait le « contrat social » des Français. Tsss.

La Manif « pour tous ».

Belle récupération du terme de la loi Taubira, afin de qualifier des manifestations où, en vérité, tout le monde n’était pas le bienvenu. Surtout les journalistes.

Le « Printemps » français.

En général, le printemps, c’est chouette. C’est le temps des cerises, c’est l’époque du renouveau, c’est le temps des révolutions aussi. Le Printemps de Prague, c’était un moment dans la vie des Tchèques où les libertés s’épanouissaient enfin : liberté de circulation, liberté de la presse, etc. Le printemps arabe, ça a certes mal fini, mais ça avait bien commencé. En revanche, le « printemps français », c’est un mouvement de cathos tradi plus tradi que les tradis, qui sont contre des tas de choses, tout en se réclamant de « l’esprit de 68 », de Gandhi et de Solidarité. « Cette rétorsion lexicale est une vieille méthode de l’extrême droite française, (…), une contre-subversion symbolique qui permet à ces mouvements d’avoir l’air subversifs tout en étant parfaitement réac », résume parfaitement l’historien spécialiste de l’extrême-droite Nicolas Lebourg dans cet excellent papier de Libé. Le « Printemps français » se réclame tellement de Gandhi, d’ailleurs, que Béatrice Bourges n’a pas hésité à se lancer dans une grève de la faim. Tsss.

« Collabos ».

C’est marrant, pour moi la collaboration, c’était Laval et Pétain, ou encore ces policiers français qui ont enfermé des Juifs au Vel d’Hiv avant de les déporter à Auschwitz. Bref, la collaboration, c’était pas beau. Mais non : pour les gens en « colère » de dimanche dernier, les collabos, c’est pas ça : c’est plutôt les « journalistes ». On en arrive donc à ce superbe paradoxe : scander des slogans antisémites tout en traitant des gens de collabos.

« L’école libre ».

C’est l’un des plus beaux coups de com’ des cathos tradi, et l’un des plus anciens aussi, car il date de 1984 (mazette !) : le « combat » pour « défendre » l’école « libre ». Dit comme ça, c’est beau l’école « libre ». Quand on ne sait pas ce que c’est, on suppose un truc chouette, une sorte d’école buissonnière. Mais non. L’école « libre », c’était un mouvement de cathos qui protestaient contre une loi du ministre de l’Education de l’époque, Alain Savary, lequel visait à promouvoir la laïcité au sein de l’école, en intégrant les écoles privées à un « grand service public ». Privé, c’est pas très glamour, alors que « libre », c’est beau. Les manifs ont été si imposantes que Savary a fini par démissionner, et le projet de loi fut retiré. La France, ce pays « libre » ?

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