Juste ces mots

De livres, de tout et de riens

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Fact-checkons la littérature

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(A la suite de la publication de l’enquête du Nouvel Obs sur la réception du roman d’Edouard Louis dans son village picard d’origine, qui a suscité une réponse vive et justifiée de l’auteur, ainsi que de Didier Eribon, j’ai décidé, moi aussi, de fact-checker quelques oeuvres littéraires, pour voir). 

From : moi 

To : jean.homais@noos.fr

« Cher Monsieur Homais. Je vous écris car je tenais à m’assurer si, comme l’affirme Gustave Flaubert, c’est bien vous qui  avez donné la fiole de poison à Emma Bovary. Merci de votre réponse. Bien cordialement ».

From : moi 

To : gustave.flaubert@caramail.fr

Cher Gustave Flaubert. Vous avez récemment affirmé qu’« Emma Bovary, c’est moi », et je tenais à vérifier cette assertion, laquelle, dans un contexte politique délicat (comme vous le savez, les défenseurs et les adversaires de la dite « théorie du genre » se livrent ces temps-ci une féroce bataille), ferait sens si elle était totalement assumée. Je tiens à vous assurer que nous pourrions vous ouvrir nos colonnes à cet effet, pour l’écriture d’une tribune par exemple. Je me tiens à votre disposition pour échanger autour des modalités de la chose. Respectueusement ».

From : moi 

To : victor_Ugo@gmail.com 

« Cher Victor Hugo. J’ai lu avec attention votre Dernier jour d’un condamné, ce magnifique plaidoyer humaniste, qui m’a fortement émue. Cependant je m’interroge sur l’identité de ce fameux condamné à mort, dont vous ne livrez jamais le nom dans le livre. Est-ce par peur des représailles ? Pour protéger sa famille ? Pour éviter des ennuis avec certains représentants politiques (je pense notamment au duc de Morny) ? Merci de votre réponse. Mes hommages les plus sincères ».

From : moi 

To : konstantin.levine@gmail.ru

« Cher Constantin Levine,

J’ai lu avec beaucoup d’attention le roman « Anna Karenine », où vous figurez en bonne place (est-ce lié à une accointance particulière avec l’auteur ? Fréquentez-vous les mêmes réseaux ?). J’aimerais pouvoir rencontrer, si jamais vous aviez quelque information à ce sujet, le conducteur du train sous lequel elle s’est jetée, à la fin. Je n’arrive pas à retrouver sa trace, or j’aimerais savoir s’il se sent responsable ou non de cette mort tragique, et si oui, comment composer avec ce fort sentiment de culpabilité. Merci de votre aide. Bien à vous ».

From : moi

To : julesrenard@voila.fr

Cher Jules Renard,

Ayant lu avec attention votre ouvrage autobiographique « Poil de carotte », je tenais à vous solliciter dans le cadre d’un dossier que nous préparons sur les pervers narcissiques. Il me semble désormais évident que votre mère, dépeinte dans le livre comme Madame Lepic, est atteinte de cette pathologie (comme beaucoup de Français d’ailleurs), et c’est en tant que victime que je souhaite vous faire témoigner. Ce dossier fera la couverture de notre magazine car le sujet est d’envergure. N’hésitez pas à me contacter pour plus de détails. Cordialement ».

From : moi 

To : jjrousseau@me.com 

« Bonjour Jean-Jacques Rousseau,

En villégiature en Suisse, j’ai rencontré la charmante Mademoiselle Lambercier, qui exprime les plus vifs regrets de vous avoir administré une fessée mémorable lorsque vous étiez enfant. Travaillant actuellement autour d’une enquête sur la maltraitrance infantile, je souhaitais savoir si vous envisagiez une poursuite judiciaire, et si c’était le cas, peut-être accepteriez-vous d’en parler avec moi. Merci de me lire, et très respectueusement ».

From : moi

To : bobstevenson@yahoo.co.uk 

Bonjour Robert Louis Stevenson,

Grande lectrice de vos ouvrages, quelle ne fut pas ma surprise de constater, après la lecture de votre passionnant (et effrayant!) L’Etrange cas du Dr Jekyll & de Mr Hyde, que l’état civil britannique reconnait uniquement le patronyme d’Henry Jekyll. J’ai cherché pendant des heures le nom d’Edward Hyde, sans jamais en trouver une seule occurrence, que ce soit dans les registres de l’Etat civil, ou dans d’autres strates de l’administration de Sa Majesté. Je me vois contrainte de vous signifier que votre ouvrage est mensonger, d’autant qu’après vérification auprès d’éminents scientifiques, la transformation physique dont vous faites état est parfaitement impossible. Vous comprendrez donc que je suis au regret de cesser de vous lire. Bien à vous ».

Les mots, otages des fachos

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Ils sont peu nombreux, mais ils parlent fort ; ils n’ont aucun fond, mais le disent avec conviction. Les fachos ont l’art d’utiliser les mots. Depuis des mois, voire des années, j’entends des éléments de NOTRE vocabulaire, peu à peu détournés de leur sens initial, par une ligue de conservateurs, néo-réacs, fachos latents, nazis à peine dissimulés, anti-IVG farouches ou anti-mariage pour tous violents : ils ont fait du vocabulaire leur arme. Le poids des mots et le choc des photos, c’est tout ce qu’il leur reste. Ils ont pris le vocabulaire en otage. La preuve en exemples :

« Pro-vie ».

Formidable OPA des anti-IVG sur le concept de vie. Ben oui, forcément, « pro-vie », ça sonne mieux que « pro-choix ». Et « pro-vie », ne serait-ce pas l’inverse de « pro-mort » ? Oh là là, qu’ils sont malins, ces gens ! A la vérité, il faudrait plutôt dire « anti-IVG » que « pro-vie », parce que ces gens-là ne sont pas tant POUR la « vie » que CONTRE l’autorisation donnée aux femmes de disposer de leurs corps. Et puis, n’oublions pas : des années durant, les « pro-vie » ont laissé des femmes mourir aux mains des faiseuses d’anges. En 2012, en Irlande, ils ont aussi laissé mourir Savita Halappanavar. Parce qu’ils étaient pour la vie ? Non, parce qu’ils étaient « catholiques ».

« L’écologie humaine ».

Selon plein d’intellectuels de renom, cette sphère de l’écologie s’intéresse à la relation entre l’être humain et son écosystème, son environnement, bref, la nature. Mais pas selon les anti-mariage pour tous. Pour eux, l’écologie humaine, c’est pouvoir se reproduire entre Papa et Maman. Papa et Maman, C’EST TOUT ON T’A DIT. On a entendu Frigide Barjot Virginie Tellenne brandir le concept d’écologie humaine chez Ruquier au moment des manifs contre le projet de loi sur le mariage pour tous. Mieux, on a pu lire cette tribune du très anti-IVG, anti-avortement, anti-euthanasie, anti-plein de choses (il est contre l’adoption des célibataires, aussi) Tugdual Derville, le délégué général de l’association Alliance Vita (celle de Christine Boutin), dans le pourtant modéré journal La Croix. L’écologie humaine, c’est un beau mot, alors que « homophobie », c’est moche. C’est élémentaire.

« Résistance ».

C’est fou, la Résistance, pour moi, c’était des maquisards qui risquaient leur vie pour la France libre à coups de dynamitage de voies ferrées ; c’était Stéphane Hessel, c’était Jean Moulin. Bref, c’était beau, c’était noble, c’était dangereux, aussi. Mais non, pour les anti-mariage pour tous, la « résistance », c’est marcher dans la rue avec des banderoles pour lutter contre Christiane Taubira et contre une loi, qui rappelons-le, a ouvert le mariage et l’adoption aux couples homosexuels.

« Jour de colère ».

C’est mignon : « Jour de colère », le nom de la sympathique manif parisienne du dimanche 26 janvier (avec des quenelles, des tirades antisémites et autres « on n’entend plus chanter Clément Méric ») est la traduction en français de Dies Irae, aka le nom de l’association bordelaise de cathos tradis qui a élu domicile à Saint Eloi, à Bordeaux, et dont les sympathiques idées ont été rendues publiques par un reportage de France 2 (les Infiltrés, yeah !). Ben oui, la « colère », c’est plus noble que la haine.

La « théorie » du genre.

Dans la vie, il y a Papa, et il y Maman. Les hommes, les femmes. Les hermaphrodites, les intersexes, les transgenres, tout ça, ça n’est pas « naturel », et ça porte atteinte à « l’écologie humaine ». Alors quand des vilains nous imposent la « théorie du genre » afin de pervertir nos enfants dès la maternelle, forcément, on se met en « colère ». Cela ne gêne personne que la « théorie » du genre n’existe pas, et qu’il existe simplement des « études » sur le genre, passionnantes d’ailleurs. La France est si en retard sur la question que le livre fondateur de Judith Butler, Trouble dans le genre, n’a été traduit chez nous qu’en 2005, alors qu’il a été écrit en.. 1990. A part ça nous sommes « contaminés », à tel point que deux députés UMP avaient demandé fin 2012 une résolution sur cette « théorie » qui bouleverserait le « contrat social » des Français. Tsss.

La Manif « pour tous ».

Belle récupération du terme de la loi Taubira, afin de qualifier des manifestations où, en vérité, tout le monde n’était pas le bienvenu. Surtout les journalistes.

Le « Printemps » français.

En général, le printemps, c’est chouette. C’est le temps des cerises, c’est l’époque du renouveau, c’est le temps des révolutions aussi. Le Printemps de Prague, c’était un moment dans la vie des Tchèques où les libertés s’épanouissaient enfin : liberté de circulation, liberté de la presse, etc. Le printemps arabe, ça a certes mal fini, mais ça avait bien commencé. En revanche, le « printemps français », c’est un mouvement de cathos tradi plus tradi que les tradis, qui sont contre des tas de choses, tout en se réclamant de « l’esprit de 68 », de Gandhi et de Solidarité. « Cette rétorsion lexicale est une vieille méthode de l’extrême droite française, (…), une contre-subversion symbolique qui permet à ces mouvements d’avoir l’air subversifs tout en étant parfaitement réac », résume parfaitement l’historien spécialiste de l’extrême-droite Nicolas Lebourg dans cet excellent papier de Libé. Le « Printemps français » se réclame tellement de Gandhi, d’ailleurs, que Béatrice Bourges n’a pas hésité à se lancer dans une grève de la faim. Tsss.

« Collabos ».

C’est marrant, pour moi la collaboration, c’était Laval et Pétain, ou encore ces policiers français qui ont enfermé des Juifs au Vel d’Hiv avant de les déporter à Auschwitz. Bref, la collaboration, c’était pas beau. Mais non : pour les gens en « colère » de dimanche dernier, les collabos, c’est pas ça : c’est plutôt les « journalistes ». On en arrive donc à ce superbe paradoxe : scander des slogans antisémites tout en traitant des gens de collabos.

« L’école libre ».

C’est l’un des plus beaux coups de com’ des cathos tradi, et l’un des plus anciens aussi, car il date de 1984 (mazette !) : le « combat » pour « défendre » l’école « libre ». Dit comme ça, c’est beau l’école « libre ». Quand on ne sait pas ce que c’est, on suppose un truc chouette, une sorte d’école buissonnière. Mais non. L’école « libre », c’était un mouvement de cathos qui protestaient contre une loi du ministre de l’Education de l’époque, Alain Savary, lequel visait à promouvoir la laïcité au sein de l’école, en intégrant les écoles privées à un « grand service public ». Privé, c’est pas très glamour, alors que « libre », c’est beau. Les manifs ont été si imposantes que Savary a fini par démissionner, et le projet de loi fut retiré. La France, ce pays « libre » ?

Mon top 5 du best of des meilleures reprises de chansons françaises de l’année 2013, un cru d’exception.

Covers

Puisque il est en vogue de buzzfeeder l’année culturelle sur Facebook en dressant un bilan 2013 sous forme de Top dix, ou vingt, des livres, films, disques de l’année (pour ou contre Stromae ? James Gray s’est-il loupé avec The Immigrant ? Quelqu’un a t-il lu le Yann Moix en entier ?), il m’a paru important de revenir sur  l’année 2013 à travers le cas très particulier de la reprise.

La reprise, appelée en anglais « cover », permet à un artiste de rendre hommage à ses maîtres (ou à ses maîtresses), tout en évitant de composer de nouvelles chansons. Cela permet également à des gens de tous horizons de se regrouper joyeusement dans un studio pour une raison ou pour une autre afin d’enregistrer ce qui constitue le stade ultime de la reprise : la reprise en duo.  Mais en cette année, qui fut, répétons le, exceptionnelle, nous avons également assisté, et nous le verrons plus bas, à mieux que ça : des reprises en trio, comme celle, splendide, de « La Belle vie », de Sacha Distel, par Dany Brillant, Roch Voisine, et Damien Sargue, dans le cadre d’un disque qui s’appelle « Forever Gentleman » (nous y reviendrons, patience !). Bref, ce fut une année fertile, comme on aimerait en voir plus souvent. Elle méritait bien son palmarès. Alors trêve de palabres, et place aux finalistes.

CINQUIÈME POSITION :  « Envole moi », de Tal et M Pokora.

M Pokora (je ne nommerai pas la personne de ma connaissance qui croyait que M Pokora était le diminutif de « Monsieur Pokora », mais je lui fais un gros bisou), a travaillé comme un acharné cette année. Il y a eu la comédie musicale Robin des bois, où il a donné de sa personne au péril de sa vie, mais aussi un duo avec Gad Elmaleh sur la compilation « Forever Gentlemen » (décidément !). Surtout, nous avons pu entendre cette magnifique reprise d' »Envole moi », de Jean-Jacques Goldman, sur la compilation « Génération Goldman ». Ainsi, nous avons décidé de la faire figurer dans notre Top 5.

QUATRIÈME POSITION  : Dany Brillant, Roch Voisine, et Damien Sargue pour « La Belle Vie », de Sacha Distel.

Sur le disque « Forever Gentlemen », des gens comme Gad Elmaleh ou M Pokora (encore !) interprètent des chansons de crooners telles que « Singin’ in The Rain », ou, comme ici, »La Belle Vie », de Sacha Distel. Ce qui nous rend tout chose. On est content d’avoir des nouvelles de Roch Voisine, ainsi que de Dany Brillant. Quant à Damien Sargue, je ne sais pas qui c’est. J’en profite aussi pour faire un bisou à la personne qui a une théorie sur le fait que le petit garçon dans Shining s’appelle Dany, et que « shining » en anglais ça veut dire brillant, ce qui donne  : Dany Brillant. Cette personne se reconnaîtra.

TROISIÈME POSITION : Jenifer pour Poupée de cire, poupée de son, de France Gall. 

Dans un clip bizarre (particulièrement à 1:02, lorsqu’elle feint de taper à l’ordinateur), l’interprète d’Au soleil reprend ce standard de France Gall. Laquelle s’est rebiffée en déclarant, dans une interview retentissante donnée au Parisien-Aujourd’hui en France, que « ça fait bizarre. Il manque ma voix ». Avant d’ajouter qu’elle avait déjà été « effondrée » par la reprise de Lââm de » Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux », en 1998.

 

DEUXIÈME POSITION : Le Choeur de la police de Moscou pour Get Lucky, des Daft Punk. 

On sait reconnaître une grande vidéo quand on en voit une. Il y a ce chef d’orchestre qui ressemble à Raymond Devos ; il y a ce chanteur qui ressemble à Mr Bean ; il y a les stroboscopes ; il y a le vocoder. Il y a du groove dans cette vidéo hiératique de fonctionnaires moscovites. Il y a ici quelque chose d’abyssal, de grandiose, de beau. Quelque chose qui nous dépasse. Qui nous transperce.

ET LA GAGNANTE EST : Hélène Ségara, pour Et si tu n’existais pas, de Joe Dassin FEATURING JOE DASSIN HIMSELF

Dialogue entre quelqu’un de la maison de disques d’Hélène Ségara et Hélène Ségara :

« Oui allô Hélène ? C’est Jean-Jean. Ca va ? On s’est dit qu’en 2013 on allait te faire faire des duos avec Joe Dassin. Oui, je sais il est mort. Mais c’est pas grave ».

Et oui. C’est possible ! A la première écoute de ce disque, on croit écouter un album karaoké de chansons de Joe Dassin, avec des arrangements guimauves des années 90. Mais c’est mieux que ça. C’est un album entier d’Hélène Ségara reprenant du Joe Dassin et dont voici le meilleur extrait (à 1:42, notez les « ouououou » de la belle Hélène, et juste après, la belle scène sur une terrasse parisienne avec des violonistes). Mais Hélène va très loin dans le concept de la reprise, puisqu’elle reprend des chansons d’un type mort en LE FAISANT CHANTER AVEC ELLE. C’est si beau qu’il faut rendre à César ce qui lui appartient : dans cette année 2013 riche en reprises de tous genres, Hélène Ségara a gagné haut la main. Et pour le plaisir, je vous offre également ce teaser de « Salut les amoureux ». Joyeux 2014 !

L’Express : non, non non et non

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Nous sommes dix ans après la mort de Françoise Giroud, fondatrice de L’Express, et toute première secrétaire d’État à la condition féminine. Nous venons de célébrer ses écrits, ses portraits d’une finesse incomparables.

J’imagine que c’est pour honorer sa mémoire que son journal se lance cette semaine dans ce délicat montage photo/texte.

Ainsi, Marcela Iacub, et les Femen. Et surtout, ce titre. Femmes : l’arme du sexe.

Il faut dire que l’actualité est généreuse. Non seulement les Femen et Marcela Iacub sortent un livre, mais c’est aussi la Journée internationale des droits des femmes. Youhou ! Quelle chance ! C’est la triplette gagnante, bref, “une triple actu” comme on dit chez les journaleux, et ça, ça fait toujours plaisir quand on peine à trouver des idées en conférence de rédaction.

Je passe sur la laideur esthétique de cette image, sorte de montage absurde aux couleurs vulgaires (j’ai abdiqué depuis longtemps sur ce point en feuilletant L’Express chaque semaine).

Ainsi, les femmes, ce drôle d’animal. Avec, en premier lieu, le “cas” Marcela Iacub. Vêtue de son foulard, bien entend, qu’elle porte sur toutes les photos ou l’on évoque l’affaire DSK. Pardon, lorsqu’on évoque son livre. Parce que j’avais oublié (je suis si distraite !), ce texte EST de la fiction, c’est même une oeuvre littéraire (super drôle d’ailleurs), et, au fait, Marcela Iacub est écrivaine. Penser que DSK lui a vraiment mangé l’oreille est donc parfaitement stupide, puisqu’il s’agit de fiction. Penser cela, c’est même une insulte à la créativité littéraire (a-t-on seulement déjà demandé à Rousseau s’il avait des traces physiques de la fessée mémorable délivrée par Mademoiselle Lambercier ? Non, bien entendu).

Mais en même temps, ce foulard, elle le porte sur chaque photo. Le doute est permis. DSK lui aurait-il VRAIMENT mangé l’oreille ? Mais que nous cache t-on, à la fin ? Rhaa, c’est compliqué, mais c’est ça, la grandeur de la littérature.

Bref, en couverture de cette couverture qui parle de nous, les femmes : une “écrivaine” et son foulard, sur lequel je n’ai pas envie de revenir, si ce n’est pour citer Christine Angot (une fois n’est pas coutume ) : Non, non, non et non.

Ensuite, nous avons les Femen, ces féministes controversées, qui représentent, avouons-le, une petite minorité de militantes féministes. Leur principale qualité, aux yeux de L’Express, est de manifester tétons au vent. Car on veut bien des féministes au moment de la Journée des femmes, mais seins nus, c’est mieux.

Le principal reproche qu’on fait au Femen, outre la pauvreté (réelle selon moi), de leur discours, est qu’elles sont minces, et souvent blondes. Mais surtout : elles ont l’outrecuidance de défiler tétons au vent. On trouve cela contestable, c’est d’ailleurs un vrai débat, mais on oublie un peu vite qu’à leurs débuts, les Femen manifestaient habillées, et qu’étrangement, personne ne s’intéressait à elles. C’est lorsqu’elles ont tombé le haut que les caméras ont suivi. Depuis : couvertures de l’Express, des InrocksTechnikart et j’en passe.

Car je n’ai jamais vu « Osez le féminisme », « La Barbe », ou d’autres associations féministes très actives en France en couverture d’un news magazine en 2012, mais peut-être les ai-je ratées ?

Récapitulons : nous avons donc sur cette couverture : 1/ une “écrivaine” controversée, avec une histoire de sexe et de trahison. 2/ des féministes nues.

La conséquence logique de tout cela est imparable, et elle se titre aisément : “Le malaise des hommes”.

C’est-à-dire que je les comprends, les pauvres. “Les femmes :  L’arme du sexe !”. Brrr ! J’en ai froid dans le dos. J’avoue que j’aurais aimé suggérer à la direction artistique de L’Express une image plus forte, plus parlante, pour exprimer cette même idée : un vagin géant avec des crocs, par exemple, façon Les Dents de la mer.

Je résume : les hommes sont mal à l’aise parce que les femmes se battent. Comme de naturel, elles se battent avec des armes. Mais pas avec leur cerveau, leurs idées, leurs actions, ni même leurs seins ou un livre. Non, elles se battent avec leur arme bien à elles : le SEXE.

C’est bien connu, d’ailleurs, manifester seins nus, c’est du “sexe” (et pourquoi pas une invitation à la partouze tant qu’on y est ? ). L’amalgame est beau, mais on n’en est plus à ça près avec ce journal.

Pour résumer, au moment de célébrer la Journée internationale des Droits des femmes, et surtout :

– après que l’année 2012 a vu des mouvements féministes naître dans de nombreux pays du monde ;

– après avoir vu une vieille femme à Bombay brandir une pancarte sur laquelle on pouvait lire “My body, my right” parce qu’elle protestait contre le viol et le meurtre d’une étudiante indienne ;

– après avoir vu les Pussy Riot partir au goulag ;

– après avoir vu des femmes lutter contre le harcèlement sexuel en Egypte ;

– après avoir entendu l’histoire de Savita Halappanavar, morte à 31 ans à l’hôpital de Galway d’une fausse couche après le refus des médecins de procéder à un avortement, parce que voyez-vous, “l’Irlande est un pays catholique” ; 

– après avoir vu en France la loi sur le harcèlement sexuel abrogée puis votée de nouveau;

– après avoir entendu des horreurs au procès des viols collectifs de Fontenay, et la colère qui en a résulté ;

– après avoir assisté à la renaissance en France d’un ministère dédié aux droits des femmes ;

Je suis écoeurée de constater qu’avec tant de choses à dire et tant de choses à faire, la moitié de l’humanité – soit à la louche trois milliards de personnes -, se voient réduites à cela sur la couverture d’un news-magazine réactionnaire : le livre croustillant du mois, une paire de seins. Réduites à leur prétendue arme : le sexe, pauvre corollaire de leurs combats à mener.

Françoise Giroud a dit un jour  : « Les femmes sont une catégorie à part et ce qu’il faut arriver à faire justement, c’est qu’elles cessent de l’être ».

L’Express est mort avec elle.

Paul Auster a soixante-six ans

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Nouvelle preuve que les années 90 sont bien finies : Paul Auster a soixante-six ans. Voilà la première chose qui m’a frappée en lisant sa Chronique d’hiver. Je me suis bêtement dit, oh ben ça alors ! Je le croyais plus jeune. Je le voyais éternellement flâner dans des librairies, un petit cigare à la bouche, courir les dîners et les lectures, écrire tranquilou l’été dans sa maison du Vermont avec sa vieille machine à écrire. Je me rassure : c’est ce qu’il fait toujours, mais il ajoute cette remarque : « Un pull le matin, même par les jours les plus chauds ».

Oui. Paul Auster fait lui aussi des remarques de vieux. Il n’oublie pas son petit pull le matin quand il prend le frais sur sa terrasse. Peut-être dit-il aussi devant son bacon et ses oeufs du petit-déjeuner : « Il fait frisquet, hein? » à son épouse Siri Hustvedt (cette femme admirable dont je me suis parfois dit « je trouve qu’elle est meilleure que lui », comme s’il fallait comparer les couples d’écrivains).

La nouvelle du jour, c’est donc qu’en 2017, quand nous élirons notre nouveau président de la République, Paul Auster aura soixante-dix ans.

Une fois cela dit, quelle vieille personne devient-il ? Je dois avouer qu’il m’est fort sympathique. Il médite sur son corps, qui est doucement en train de le lâcher. Il râle sur le fait qu’avant on pouvait fumer partout, sur les balcons des cinémas, dans les taxis, les salles d’attente des médecins et les librairies, et que maintenant, plus du tout, et que ça c’est chiant, tout de même, à la fin. Il parle de son accident de voiture où il a failli tuer toute sa famille (en fait, même le chien s’en est sorti). Il raconte sa première crise de panique, due à un excès de café, d’alcool et de nuits trop courtes. Il se souvient de la mort brutale de sa mère, le lendemain après l’avoir eue au téléphone pour la dernière fois ; elle lui avait semblé en pleine forme. Dans des pages haletantes, il évoque enfin l’arête de flétan qui s’est coincée dans sa gorge en 1971 et qui a bien failli tuer dans l’oeuf sa carrière littéraire (entre huit et dix centimètres de long !).

66 ans : l’heure du bilan. Après avoir décrit ses petites amies et épouses successives, les putes de la rue Saint-Denis dont la belle Sandra, ses logements dans l’ordre chronologique (avec en creux une intéressante analyse de l’évolution des prix de l’immobilier new-yorkais entre 1962 et 2011), Paul Auster se dit que c’est probablement dans sa grande maison de Brooklyn qu’on enlèvera son corps, à la fin.

La fin. Cette chronique d’hiver, c’est bien entendu l’entrée dans la vieillesse. La mort. Le corps, encore. Prenons ses mains. Ces mains austériennes qui ont tapé à la machine à écrire, rédigé dix-huit romans, des tonnes d’essais, des fantaisies avec Sophie Calle, et des scénarios de films un peu chiants, qu’ont-elles fait ces mains-là ?

C’est une litanie de choses anodines, qu’il énumère en s’adressant à lui-même. « Ouvrir et fermer des portes », « passer ta carte de métro dans le portillon d’accès », « actionner la chasse des W.C », « ouvrir des boîtes de thé », « te gratter les fesses« . Il en profite pour raconter une anecdote drôle sur James Joyce. Imaginez une soirée comme une autre, il y quatre-vingt cinq ans. Une dame, fan d’Ulysse – déjà à l’époque, tout le monde faisait semblant de l’avoir lu -, demande si elle peut serrer la main de l’homme qui a écrit ce chef-d’oeuvre. Hé bien, au lieu de s’exécuter, Joyce répond (quel pervers) : « Permettez-moi de vous rappeler, madame, que cette main a fait aussi bien d’autres choses ». Et Paul Auster d’imaginer Joyce triturant le fion de Nora et se masturbant la nuit, Joyce s’éclatant un gros bouton d’acné devant son miroir, Joyce ôtant le cérumen de son oreille de génie du XXème siècle.

Allons plus loin, c’est-à-dire dans le trivial, mais sans cette crudité provocatrice : imaginons que Joyce s’est déjà battu avec un bout de scotch collé sur le doigt. Abyssal, n’est-ce-pas ? C’est le même sentiment qui nous étreint lorsqu’on lit cette Chronique d’hiver. On se dit qu’après-demain, en montant dans le métro, une pensée idiote et vaguement polluante nous frappera l’imagination, du genre « mince, le sous-sol de l’immeuble a l’air un peu inondé, faudrait que j’en parle à la copro ». Et là nous nous dirons : « Tiens, je connais quelqu’un à qui c’est arrivé il y a pas longtemps ». On cherchera longuement pendant que les stations défilent, on se frottera le menton, on froncera les sourcils, on se dira, putain, c’est qui, déjà ? Réponse : Paul Auster, page 119.

Il arrive également que Paul Auster fasse des insomnies, et dans ces cas-là il part dormir sur le canapé. Mais parfois aussi son sommeil est interrompu par d’autres gens, par exemple Siri Hustvedt. Cette femme admirable a en effet tendance à « lancer ses bras devant elle quand elle se retourne dans le lit ». Et je ne parle pas des moustiques et des mouches, l’été – vous avez, cette saison où l’on n’oublie pas son petit pull quand on prend le frais sur sa terrasse du Vermont.

Une dernière chose : j’ai été frappée, je dois l’avouer, de découvrir à quel point Paul Auster, cet homme si mince, a énormément mangé et bu dans sa vie. La liste de ses aliments favoris est politiquement très incorrecte : Coca, 7Up, milk-shakes au chocolat, Rice Crispies, pancakes au sirop d’érable, soupe à la tomate Campbell’s, poulet rôti, foie sauté, épis de maïs, esquimaux, Oreos. Des fois, quand il se trouve à l’aéroport pour acheter le New York Times avant de prendre l’avion, il s’achète des Chuckles au Relay H (ou équivalent), et il mange les cinq bonbons gélifiés. D’un coup. « Le rouge, le jaune, le vert, l’orange, le noir ».  Il ne sait pas pourquoi il ne fait ça que dans les aéroports. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas.

Je suis troublée. J’ai toujours cru que Paul Auster était un jeune homme longiligne au regard embrasé, mystérieux comme sur la couverture de ce livre. Je le voyais comme un homme éthéré qui écrit à la machine, dans un espace-temps qui ne m’appartient pas, celui d’une New York fantasmée et irréelle, avec ce temps qui passe mais qui n’existe pas, en vrai. Je découvre aujourd’hui, avec un pincement absurde au coeur, que tout cela est faux. Paul Auster n’est pas comme ses livres. Il a soixante-six ans, et c’est un homme vieillissant comme les autres. L’intimité des artistes, la dernière porte à franchir ? Trop bizarre.

En plus, il a exactement l’âge de mon père.

Chronique d’hiver, de Paul Auster. Actes Sud. Traduit de l’anglais par Pierre Furlan. 22 euros 50.